L'aventure ici c'est celle des mots et du partage. Etes vous prets à embarquez pour cette merveilleuse aventure ? Alors suivez moi !
Sur la plage de Tréompan où se trouve le Rocher du Serpent, il y eut autrefois de sombres drames. Un dragon effrayant qui ne ressemblait en rien à ceux rencontrés autre part, y vivait et dévastait la contrée.
Il corrompait les jeune filles et les entraînait à leur perte. D'étranges maladies surgissaient à son contact, dégradaient les corps et décimaient les jeunes gens qui l'approchaient volontiers, car il savait moduler, quand il le voulait, une voix mélodieuse qui troublait même les sirènes.
C'est alors qu'un jour, un barde intrépide osa le braver et aller à sa rencontre. D'abord, il se servit de sa harpe pour le séduire mais le serpent se mit à gronder d'une façon épouvantable et à menacer l'intrus d'une langue de feu terrifiante. Alors, un prêtre vint, suivi d'un frêle enfant de chœur. Quand il le vit, le serpent roula dans sa face longue et sinistre de gros yeux étonnés. Le prêtre voulut profiter de ce premier avantage et se mit à l'exorciser en prononçant ses malédictions en latin mais, oh stupeur, le hideux serpent se mit à rire, rire si fort que les maisons de tout le Léon tremblèrent jusqu'à Coat-Méal.
- Deuz-ta, ricana-t-il, deuz ta da c'hoari ganémé (1) et parle-moi breton au moins !, ironisa en français le serpent ; peut-être alors, je te comprendrai. Je n'ai jamais été au séminaire et je ne m'en porte pas plus mal.
- Ah ! tu ne t' en portes pas plus mal, répliqua le prêtre, malgré lui piqué au vif. C'est ce qu'on va voir.
Et il se mit à genoux, en prières, le serpent immobile, le regardait et souriait dans ses moustaches de grand félin perfide.
- Allons, c'est l'heure, commanda le prêtre à l'enfant de chœur.
Ensemble, d'un bond ils se levèrent, tracèrent un grand signe de croix qui fit brusquement reculer la bête dans son antre mais l'enfant courut, rapide, et lui jeta violemment dans les yeux deux poignées d'eau bénite.
Un véritable rugissement de douleur secoua alors la grève. Ainsi encouragé par l'intervention divine, l'enfant redoubla son attaque, inondant véritablement tout le corps de la terrible bête qui se débattit encore une fois et fendit les parois de son repaire. A bout de souffle, elle se coucha sur le sable et parut mourir. Mais elle n'était qu'évanouie ! L'enfant saisit cependant promptement l'occasion qui s'offrait à lui, détacha de sa propre autorité l'étole du prêtre et, l'enroulant autour du cou de sa victime, il l'entraîna, magnétisée jusqu'au bord de la mer où elle se réveilla soudain au contact des vagues.
Mais l'enfant veillait ! D'un geste large, il jeta de nouveau de l'eau bénite et encore de l'eau bénite en faisant 3 fois le signe de la croix.
Ce fut la fin ! Les brûlures du monstre étaient si vives, le feu de ses plaies si ardent que l'eau se mit à bouillonner. Le serpent s'enfonça peu à peu dans la mer. On vit sa longue échine disparaître puis sa queue qui battit l'air comme celle d'un grand marsouin harponné.
Ce fut à ce moment un long cri de triomphe sur toute la grève et les cloches de cinq villages se mirent à carillonner à gorge éperdue. Puis, comme les étoiles s'allumaient au ciel, chacun s'en retourna chez soi, heureux, enfin soulagé de l'affreuse menace qui pesait sur tout le pays.
Durant la nuit, on commenta sans fin les exploits du petit Pierrick qui avait jugulé le fauve redoutable et par-dessus tout, on louait la bonté de Notre Seigneur et Madame Marie qui avaient permis de terrasser le paganisme qu'incarnait manifestement ce dangereux plésiosaure.
Le lendemain, une grande surprise attendait les riverains de Tréompan et tous les spectateurs. En face de la grève s'était élevé depuis la veille un énorme rocher semblable à un petit Gilbratar. D'où pouvait venir cette pierre géante hier inconnue ?
Parbleu ! Ce ne pouvait être que les dernières convulsions sous-marines du monstre.
Sur les indications pressantes du vénéré recteur, on nomma l'île Enez Kroza (l'île de Croix), mais le bedeau qui fut chargé de bannir la nouvelle sur la place du bourg prononça maladroitement le mot. Tout le monde ou presque, entendit Enez Kroz et ce nom approximatif lui resta. On comprit mieux la faute du bedeau quand à la fin de son harangue heurtée, trébuchante, il enleva son chapeau à guides et cracha dedans la chique qui était restée collée à son palais.
Enez Kroza ou Enez Kroz (2) en définitive peu importe, puisque mieux que les tumulus romains ou celtiques, elle attestera désormais devant les temps futurs la défaite du dragon, fis de Satan, par la douceur chrétienne.
(1) : Viens donc ! viens donc jouer avec moi.
(2) : Kroz veut dire en breton : le rude, le bourru. C'est aussi un murmure.