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Vendredi 17 juillet 2009
Il était une fois un homme qui n'avait au coeur d'autre passion que celle de la richesse. Aussi l'avait-on surnommé Jean l'Or. Il était laboureur de son métier et travaillait jour et nuit à seule fin d'avoir, dans un temps à venir, son armoire pleine d'écus de six francs. Mais il avait beau peiner et suer, ce temps-là ne venait pas vite. La Basse-Bretagne, comme vous savez, nourrit son monde mais ne l'enrichit pas. Jean l'Or se résolut à quitter une si pauvre terre. Il avait entendu parler de contrées merveilleuses où il suffisait, disait-on, de gratter le sol avec les ongles pour mettre à nu de véritables rochers d'or. Seulement, ces contrés-là étaient situées de l'autre côté du pays du bon Dieu, dans le domaine du diable. Jean l'Or avait été baptisé, comme vous et moi ; il se souciait assez peu de tomber entre les griffes de Satan. Mais sa passion pour l'argent le tenait si fort qu'il se mit tout de même en route.

- Aussi bien, se disait-il, il n'est pas prouvé que les rochers d'or soient la propriété du diable. Les gens qui l'ont prétendu voulaient sans doute décourager ces benêts d'y aller voir afin de garder le magot pour eux seuls. Quand le bon Dieu a partagé le monde entre Satan et lui il n'a certes pas été assez sot pour faire la part si belle à son mortel ennemi.

Vous voyez que Jean l'Or jugeait Dieu à son aune.
Il concluait :
-Allons en tout cas faire un tour de ce côté. Je verrai du moins de quoi il retourne. S'il y a danger, il sera toujours temps de rebrousser chemin.

Et le voilà de faire lieue sur lieue tant et si bien qu'il arriva à la ligne qui sépare le domaine de Dieu de celui du diable.
Il s'agenouilla, en deçà de la ligne, et se mit à gratter la terre.

Mais, il ne réussit qu'à s'ensanglanter les ongles contre une pierre aussi dure et d'aussi peu de valeur que celle qui faisait le fond de son champ, en Basse-Bretagne.
- Ma foi, maugréa-t-il, il ne sera pas dit que j'aurai tant cheminé pour rien. Il faut que je sache si vraiment le diable est plus riche que le bon Dieu. Je regarderai et je ne toucherai pas.

Il franchit la ligne, s'agenouilla encore et recommença à gratter. Ici, la terre était molle comme du sable. A peine y eut-il plongé les mains qu'il en retira un caillou de la grosseur d'un oeuf, un caillou en or pur, en bel or blond tout flambant neuf.
Puis, ce fut un second caillou de la grosseur d'un galet de cordonnier.
Puis un troisième aussi large qu'une meule de moulin.
Celui-ci, Jean l'Or n'essaya même pas de le soulever ; encore moins ceux qu'il mit ensuite à découvert et qui formaient comme un dallage d'or.

- Que c'est donc beau ! s'écria-t-il, à mesure qu'il déblayait toutes ces merveilles. Et comme je serais riche, si je pouvais seulement emporter le dixième de ce que je vois !
Il se souvint qu'il s'était juré de ne toucher à rien.
- Bah ! se dit-il, vaincu par la cupidité, je vais mettre celui-ci dans ma poche et cet autre sous mon aisselle. Cela ne tirera pas à conséquence. Le diable ne s'en apercevra point.
Il mit dans sa poche le caillou qui était de la grosseur d'un oeuf et sous son aisselle celui qui était de la grosseur d'un galet de cordonnier.

Déjà il déguerpissait au plus vite, comme bien vous pensez, lorsque Pôlic se dressa devant lui.

Il faut vous dire que Satan faisait justement ce jour-là sa tournée sur terres. Il avait vu venir Jean l'Or et avait guetté ses moindres gestes, embusqué derrière un buisson.
- Ho ! ho ! camarade, ricana-t-il, on ne s'en va pas ainsi sans souhaiter le bonsoir aux gens qu'on vient de voler.
Jean l'Or aurait bien voulu être ailleurs. Mais il ne pouvait plus songer à fuir. Satan lui avait appliqué la main sur l'épaule et cette main était terriblement brûlante et lourde, comme si elle eût été de fer rougi. Jean l'Or cria, se débattit, supplia. Mais le diable a la poigne solide et le coeur cuirassé.
- Pas tant de façons ! il faut me suivre.

Satan siffla son cheval qui passait à quelque distance de là, l'enfourcha, jeta Jean l'Or en travers sur la croupe, comme un simple sac de charbon, et hue ! dia ! Jean l'Or demandait d'une voix dolente :
- Qu'allez-vous faire de moi, Monsieur le diable ?
Et le diable répondait :
- Ta chair sera rôtie pour le dîner de mes gens et tes os calcinés serviront de pâture à mes chevaux.
Le pauvre Jean l'Or n'en menait pas large.
On arriva en enfer.

Dès le seuil, un démon se précipita au-devant de Satan et lui dit :
- Maître, le valet d'écurie a été dévoré par les bêtes.
- Malédiction ! s'écria le diable, d'un ton si effrayant que les damnés qui se trouvaient non loin de là, dans une mare de poix bouillante, se mirent à faire des bons de carpe, en poussant des hurlements de détresse.
Mais la colère du diable tomba brusquement.
Il venait d'apercevoir Jean l'Or qui s'était laissé glisser à terre et qui gémissait, accroupi, la tête dans les mains.
- Lève-toi, grand nigaud, lui dit-il, et approche !
Jean l'Or obéit en rechignant.
- Ecoute, continua Satan, les choses tournent bien pour toi. Jusqu'à nouvel ordre, ta chair ne sera pas rôtie et tes os ne seront pas calcinés. Mais tu penses bien que je ne vais pas te garder ici à rien faire. Voici qu'elle sera ta besogne. J'ai trois chevaux dans mon écurie, y compris celui que je montais tout à l'heure. Tu en auras le soin. Tous les matins, tu les étrilleras, tu les laveras, tu les brosseras et tu leurs donneras des os calcinés en guise de fourrage. Tâche seulement que le travail soit bien fait ; sinon, tu sais ce qui t'attend.

Jean l'Or n'était pas précisément flatté de devenir le valet d'écurie du diable. Mais il n'avait pas le choix et mieux valait encore soigner les chevaux que de leur être jeté en pâture.
Tout alla bien pendant une quinzaine de jours. Jean l'Or ne ménageait pas sa peine et s'efforçait de contenter son terrible maître.
Mais, le soir venu, lorsqu'il était étendu dans son lit, à l'un des angles de l'écurie, il restait longtemps, avant de s'endormir, à déplorer son sort et à regretter sa Basse-Bretagne. Comme il se repentait maintenant de sa maudite cupidité !

Une nuit qu'il se tournait et se retournait ainsi sur sa couchette de paille, il sentit une haleine chaude sur sa figure ; c'était un des chevaux qui s'était détaché et qui tendait son mufle vers Jean l'Or.
- Que me veut cette bête de malheur ? pensa-t-il, car c'était justement la monture sur laquelle il avait été transporté en ce lieu de damnation.
Il allait lui donner du fouet quand la bête lui parla en ces termes :
- Ne fait pas de bruit afin de ne pas réveiller les autres chevaux. C'est dans ton intérêt que je viens te trouver. Dis-moi, Jean l'Or, est-ce que tu te plais en ce pays ?
- Foi de Dieu, non !
-En ce cas, nous sommes tous deux du même avis. Comme toi, je voudrais retourner en terre bénite, car, comme toi, je suis chrétienne.
-Mais comment nous en aller d'ici ?
-C'est mon affaire. Je te préviendrai quand le moment sera venu. En attendant, donne-moi chaque jour double ration, non plus d'os calcinés, mais de foin et d'avoine. Il faut que je prenne des forces car le voyage sera long.

A partir de ce soir là, Jean l'Or eut pour la bête des attentions particulières.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans rien amener de nouveau.
Mais, un matin, la bête dit à Jean l'Or :
-Le moment est venu. J'ai vu tout à l'heure Satan qui allait se promener à pied. Selle-moi donc solidement, enfourche-moi et partons. Tu emporteras pour tout bagage le baquet dans lequel tu vas nous puiser de l'eau, ainsi que l'étrille et la brosse.

Les voilà en route pour la terre bénite.
Le cheval galopait, galopait. Il galopa tout le jour. Le soir arriva. Le cheval tourna la tête et dit à Jean l'Or :
-C'est l'heure où le diable rentre chez lui. Il sait maintenant notre fuite. Regarde derrière toi. N'aperçois-tu rien ?
-Non, fit Jean l'Or.
Et la bête d'aller toujours.
La nuit se leva, claire. Le cheval dit encore :
-Regarde derrière toi. N'aperçois-tu rien ?
-Si, répondit Jean l'Or ; cette fois, je vois venir le diable et il marche bon train.
-Jette donc le baquet, dit la bête.
A peine le baquet eut-il touché le sol qu'il en jaillit un torrent ; le torrent devint un fleuve et le fleuve un étang immense.

Le diable a peur de l'eau. Au lieu de traverser l'étang, il se mit à en faire le tour. C'était du temps gagné pour nos fugitifs.
Au bout d'une heure ou deux, le cheval redemanda :
-Jean l'Or, n'aperçois-tu rien ?
-Si, répondit Jean l'Or, le diable a tourné l'étang.
-Jette donc la brosse, dit la bête.
A peine la brosse eut-elle touché terre que chacun des poils devint un arbre gigantesque, en sorte que le diable se trouva pris dans une forêt inextricable. Avant qu'il fût parvenu à s'en dépêtrer, Jean l'Or et sa monture l'avaient distancé de beaucoup.

Au bout d'une heure ou deux, le cheval, pour la troisième fois, interpella son cavalier :
-N'aperçois-tu rien ?
-Si, je vois le diable qui sort du bois. Il se hâte, il se hâte.
-Jette donc l'étrille.
L'étrille était à peine jetée qu'à la place où elle venait de tomber s'élevait une montagne énorme, vingt fois plus haute que le Ménez-Mikel. Et elle était encore plus large que haute. Le diable préféra la gravir que d'en faire le tour.

Pendant ce temps-là, le cheval volait aussi vite que le vent. Déjà l'on pouvait voir la terre bénite verdoyer au loin, avec ses champs, ses prairies et ses landes.
-Jean l'Or ! Jean l'Or ! interrogea la bête, toute haletante, est-ce que le diable nous suit toujours ?
-Il descend la pente de la montagne, répondit Jean l'Or.
-En ce cas, demande à Dieu qu'il nous vienne en aide : il ne nous reste plus d'autre moyen de salut.

Satan était, en effet, à leurs trousses. Il était presque sur eux quand le cheval fit un dernier bond, un bond désespéré. Ses deux pieds de devant retombèrent sur la terre bénite juste au moment où le diable l'empoignait par la queue. Tout ce que celui-ci put remporter chez lui, ce fut une touffe de crins. Le cheval, qui avait repris forme humaine, dit à Jean l'Or :
-Nous allons nous séparer ici. Moi, je vais de ce pas au purgatoire ; toi, retourne en Basse-Bretagne et ne pèche plus.
Jean l'Or s'en retourna en Basse-Bretagne, content d'avoir ramené une âme de l'enfer, plus content d'en être sorti lui-même, et bien résolu d'ailleurs à faire tout son possible pour ne plus y revenir, ni de son vivant, ni après sa mort.
Par TreiZe - Publié dans : Légendes et contes des pays du monde Celte - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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